Plante aromatique de la famille des lamiacées et aux feuilles laineuses, le dictame (Origanum dictamnus) est également appelée Condise ; Condrisse ; Dictaine ; Dictame origan ; Diptane ; Dikmuss ; Ditaigne ; Gingembre des jardins. Le dictame de Crète est parfois confondu avec le dictame blanc, dictamnus albus, plante herbacée xérophile de la famille des Rutacées.
Le dictame, arbrisseau vivace qui peut atteindre 30 cm de haut, pousse dans les zones rocheuses d’une altitude de 0-1 500 m avec une exposition très ensoleillée. Il peut résister à des températures de – 10 degrés. Il ne supporte pas l’humidité du sol et de l’air. Ses tiges ligneuses portent de petites feuilles argentées et veloutées, arrondies et cotonneuses ainsi que des épis d’inflorescences penchés vers le bas. Les plantes fleurissent de mai à août. Les graines sont rares et la plante est cultivée par bouturage. Les feuilles portent sur leur surface des poils glandulaires dans lesquels est produite l’huile essentielle utilisée dans la conception du Martini dry, du Vermouth et en cosmétologie. Le contact du dictame et surtout de ses racines provoque des brûlures. La plante, par temps très chaud, peut même s’enflammer et brûle.
Le dictame serait originaire du mont Dictos en Crète (le plus haut des sommets encadrant le plateau de Lassithi, situé à l’est de l’île). La grotte du Dikté est connue en mythologie comme le lieu où la chèvre Amalthée, nourrit Zeus, caché dans cette grotte par sa mère Rhéa pour le protéger contre son père Chronos.
Cette plante endémique est connue depuis l’Antiquité pour ses nombreuses vertus, et apparaît au premier rang des plantes médicinales de Crète. Le dictame est le premier antiseptique en usage externe cité dans les tablettes en linéaire B circa 1 300 av. J.-C.
Du fait de ses propriétés antiseptiques, anti-oxydantes et cicatrisantes, le dictame est utilisé en cosmétologie depuis l’Antiquité. Hippocrate l’utilisait déjà pour réaliser ses remèdes et soigner ses patients… Dans De la nature de la femme, le célèbre père de la médecine recommande par exemple de « boire dans de l’eau gros comme une obole de dictame de Crète » pour « provoquer la sortie du chorion et les règles ». Chez les Anciens, les matrones se couronnaient de dictame à la naissance d’un enfant et on avait consacré cette herbe à la déesse Lucine, qui veillait aux accouchements ; on la représentait souvent avec une couronne de dictame. L’herbe s’appelait aussi Artemidesium, Eubolium, Labrum Veneris. Les femmes grecques et romaines attribuaient à cette herbe des propriétés extraordinaires dans les accouchements qu’elle était censée faciliter. Le suc du dictame était aussi censé repousser les animaux venimeux.
Le dictame est utilisé depuis l’Antiquité comme encens divinatoire et pour visualiser les esprits.
Aujourd’hui, le dictame sauvage est classifié comme une « espèce rare » et est protégé. Sa cueillette est interdite et réglementée par les lois de l’Union Européenne. Le dictame est maintenant cultivé dans la région centrale et montagneuse de la Crète.
Le dictame en littérature
Le dictame, célèbre pour ses propriétés vulnéraires (qui est propre à la guérison des plaies ou des blessures), est entré très tôt en littérature.
Aristote, Pline ou Théophraste dans ses Recherches sur les plantes lui accordent des propriétés miraculeuses, pour la plupart éjectives ou « helctiques » (du grec repousser, faire sortir). De la flèche du chasseur au venin du serpent, en passant par le nouveau-né lors de l’accouchement, le dictame faciliterait toute sortie ou éjection d’un élément « étranger » hors du corps à guérir ou à délivrer.
La plante est également souvent citée chez les Anciens dans un exemplum visant à défendre l’intelligence des animaux :
« Beaucoup d’autres quadrupèdes agissent sagement pour se protéger, puisqu’aussi bien en Crète, dit-on, les chèvres sauvages qu’un trait a frappées, recherchent le dictame. Cette plante semble avoir la propriété de faire sortir les flèches fichées dans le corps. » Aristote, Hist. an., IX, 6, 3-5
Cicéron, Virgile, Plutarque (dans ses deux traités sur les animaux, De sollertia animalium et Bruta animalia ratione uti) et Pline (dans son Histoire Naturelle) ont permis la diffusion du mot grec et de sa légende.
À la fin de l’Énéide, au livre XII qui raconte la guerre des Troyens contre l’armée de Turnus, Vénus vient au secours d’Énée, dont le corps est percé d’un trait. Le dictamnum fait alors immédiatement effet, non plus sur une chèvre sauvage, mais sur le héros épique, protégé de la déesse :
« Alors Vénus, frappée des cruelles douleurs de son fils, va maternellement cueillir sur l’Ida de Crète le dictame dont la tige s’enveloppe d’un jeune feuillage et se couronne d’une fleur éclatante. Les chèvres sauvages connaissent bien cette herbe lorsque les flèches ailées se sont attachées à leur dos. »
Au XVIe siècle, Maurice Scève dans le sonnet CCCCXXII de sa Delie (1544), déplore , quant à lui, l’absence de dictame pour guérir la blessure amoureuse :
« Fust elle, aumoins, par vertu pitoyable
Mon dictamnum, comme aux Cerfs Artemide,
Tirant le traict de ma playe incurable,
Qui fait mon mal ardemment estre humide ».
L’analogie entre la blessure due à la flèche et la Passion du Christ offre l’un des tout premiers emplois figurés du dictame, qui deviendra fréquent au XIXe siècle. Dans cet extrait du Sermon LXI pour la Fête de l’Assomption (15 août 1602), Saint François de Sales, Œuvres complètes, t. VII, 1er vol., Annecy, 1896, p. 447 enjoint de se détourner du dictame des consolations mondaines pour ressentir en sa chair le martyre du Christ :
« Au moins puis-je bien dire que plusieurs ressemblent aux chevres sauvages de Candie ; car ayant esté blessés et atteins en leur âme de la Passion du Sauveur, ilz recourent incontinent au dictamon des consolations mondaines, par lequel les dars de l’amour divin sont rejettés et repoussés de leur mémoire. »
Au milieu du XVIe siècle, en 1552, Rabelais dans son Quart livre, reprend la tradition des Anciens et nous offre la première occurrence littéraire du mot sous sa forme moderne. La forme « dictame » éclipse peu à peu les très nombreuses variantes concurrentes (diptan, diptane, diptam dictamon) qui, du XIIe à la fin du XVIe siècle, se succèdent pour donner un équivalent vernaculaire au dictamnum-dictamnus latin.
« Attendu que les Cerfz et Bisches navrez profondement par traictz de dards, fleches, ou guarrotz, s’ils rencontrent l’herbe nommée Dictame fréquente en Candie, et en mangent quelque peu, soubdain les fleches sortent hors, et ne leurs en reste mal aulcun. De laquelle Venus guarit son bien aymé filz Æneas blessé en la cuisse dextre d’une fleche tirée par la sœur de Turnus Juturna. »
D’après le Trésor de la Langue Française, il faut attendre la Mélite de Corneille (1633) pour trouver le premier emploi figuré du mot apparaissant avec sa graphie moderne :
« Je sens que tout à coup mes regrets adoucis
Laissent en liberté les ressorts de mon âme :
Ma raison par ta bouche a reçu son Dictame… »
Presque quatre cents ans plus tard, Antonin Artaud, pendant son internement à Rodez notamment (1943-1946), fait du « dictame » l’un de ses mots fétiches. Il écrit en septembre 1945 à Henri Parisot :
« Car si Edgar Poe a été trouvé mort un matin au bord d’un trottoir à Baltimore, ce n’est pas dans une crise de delirium tremens due à l’alcool, mais parce que quelques saligauds qui haïssaient son génie et ne voulaient pas de sa poésie l’ont empoisonné pour l’empêcher de vivre et de manifester l’insolite, horrifique dictame qui se manifeste dans ses vers. »
Le dictame et la santé
En phytothérapie classique, le dictame favorise la guérison et la cicatrisation des plaies. Comme son cousin l’origan, il possède également des propriétés antiseptiques qui permettent de détruire ou d’inhiber la prolifération des microbes à l’origine des infections. L’écorce de la racine est stimulante et tonique. Elle permet de lutter contre l’affaiblissement fonctionnel, tout en contribuant au renforcement du système immunitaire.
La plante est réputée pour ses vertus apéritives, ses propriétés antispasmodiques, carminatives (qui réduisent les gaz intestinaux, stomachiques (qui aident à digérer) et cholagogues (qui stimulent la sécrétion de la bile), anti-ulcéreuses , anti-diarrhéiques. Les activités emménagogues qui caractérisent le dictame, favorisent l’apparition des menstrues ou les régulent. La plante est prescrite contre la neurasthénie, l’absence de règles, les maux de tête, les névralgies. Elle est, également, efficace contre les contusions, les tumeurs, les plaies, les ulcères, les brûlures solaires, les infections dentaires et l’inflammation de la peau.
Hildegarde de Bingen attribue au dictame un effet positif sur le métabolisme des lipides du corps et sur la circulation sanguine : »Celui qui souffre du cœur, qu’il mange de la poudre de dictame et la douleur cessera ». La moniale préconise aussi la poudre de racine de dictame blanc contre les calculs biliaires, les cristaux urinaires, l’artériosclérose, le cholestérol, les douleurs cardiaques, l’hypertension.