Partie 2
Au XIIème siècle, Hildegarde apporte un outil spirituel formidable dans cette visée d’écologie intégrale. Selon la cosmologie de la sainte, fondée sur la Bible, l’homme contient tous les éléments du monde parce qu’il est formé de la même matière que la création et résume en lui l’ensemble de l’univers. C’est pourquoi il peut entrer en relation avec Dieu de façon tout à fait consciente. L’être humain assure une fonction de médiation car il occupe une position charnière : il représente Dieu pour la création et porte toute la création devant Dieu. L’homme est le lieutenant de Dieu dans la création donc il a des devoirs envers elle.

Le mot-clef de la pensée de sainte Hildegarde est « viriditas ». Il exprime « le jaillissement de la sève et la germination en même temps que l’éclosion des forces spirituelles qui rapprochent l’homme de Dieu » Il est le principal véhicule de l’énergie divine et de sa grâce.
Extrait du Scivias : « Les herbes et les plantes abondent sur la terre et chacune émet un parfum délicieux, tandis que chaque pierre précieuse dispense son éclat à toutes les autres. La création toute entière aspire à l’affection et à l’amour, elle se tient au service de l’humanité et donne le meilleur d’elle-même généreusement, sans rien attendre en retour. Je suis comme la rosée, dotée d’une puissante énergie de vie, un doux remède pour chacun, mon secours. J’existe depuis l’origine de la vie, depuis que le monde est créé. Mes yeux voient sans cesse ce qui doit être vu. Je me sens responsable et je guéris les malades, je suis un doux remède pour tous…je suis la sincère compassion ».
Deux ou trois décennies séparent les messages de sainte Hildegarde de ceux de saint François d’Assise Il y a des liens forts entre eux. Un contexte historique d’abord avec un véritable enjeu théologique d’affirmer au nom du Créateur la bonté de la création matérielle contre les hérésies manichéennes. ¨Le sens profond de la fraternité ensuite : Hildegarde a vécu la règle de saint Benoit et saint François a fondé une communauté. Cette vie fraternelle dans les deux cas insiste sur la sobriété du mode de vie (bénédictain : mesure et équilibre ; franciscain : grand dénuement). Enfin et surtout, les deux saints font le rapport entre microcosme et macrocosme.
De la cosmologie-anthropologie d’Hildegarde va découler un esprit de fraternité chez saint François d’Assise fondé sur le fait d’être crée par le Père et donc de se sentir profondément uni aux autres créatures (d’être « frères et sœurs » des plus petites créatures), la conscience du caractère sacré du cosmos qui a été sanctifié (il n’y a pas place pour l’esprit de possession).

Hildegarde et saint François nous invitent à faire silence en nous, à exercer notre esprit pour devenir un véritable hospitalier doux et humble de cœur, pour l’ensemble de la Création (pour les créatures humaines dans une fraternité sociale et les autres créatures (animaux, végétaux, minéraux) dans une fraternité cosmique.
La naturopathie : pour une approche de l’écologie intégrale
La Naturopathie est l’art de prendre soin de soi, de l’autre et du monde, en étant à l’écoute des lois naturelles. Elle vise le renforcement de la santé globale et de nos défenses contre toute agression. Elle permet donc de développer une écologie interne (par la conscience de notre notre rôle déterminant pour la préservation quotidienne de notre capital santé et de notre vitalité grâce à notre hygiène de vie) qui sera au service d’une écologie externe afin de lutter contre les nombreuses agressions extérieures (rythme effréné de la société actuelle si peu adapté à la cellule familiale et aux spécificités individuelles, stress chronique latent, détérioration et appauvrissement de la qualité nutritionnelle des repas, pollution environnementale, influence des nouvelles technologies et leur impact, notamment sur les jeunes, diminution drastique du contact quotidien avec la nature et ses bienfaits apaisants).
Ce sont des profondeurs de l’œuvre d’Hippocrate que la naturopathie a su tirer ses racines.
Hippocrate, « Primum non nocere », la médecine holistique ou une écologie interne au service d’une écologie externe
Sur l’île de Cos, Hippocrate, médecin grec du Ve siècle avant J-C, enseignait une médecine holistique (du grec « holis », qui veut dire « tout »), c’est-à-dire une médecine qui considère l’individu dans son intégralité (corps, émotions, mental, esprit). Cette forme de thérapie proposait une approche globale du patient et ne se limitait pas à soigner les symptômes du mal, mais elle cherchait les réelles causes du trouble. Hippocrate considérait que chaque être est unique, ce qui nécessitait une approche personnalisée. Pour lui, la maladie relève avant tout d’une sorte de désordre physiologique de l’organisme humain. Il convient donc de traiter chaque malade selon l’une des trois méthodes suivantes : *la première (dite « expectative ») laisse intervenir « Mère Nature » et a donné naissance à la naturopathie. * la seconde (dite « l’aide ») utilise des lois semblables et a engendré l’homéopathie. * la troisième (dite « opposition »), utilise la loi des contraires pour donner naissance à l’allopathie, c’est-à-dire la médecine telle qu’on l’entend au sens occidental.

Hippocrate procédait d’abord à une anamnèse du patient c’est-à-dire au récit des antécédents, pour comprendre comment il en est arrivé à la maladie. Suivait un examen clinique approfondi permettant le pronostic avec auscultation, palpation, succussion qui consistait à secouer le malade afin d’écouter les bruits de fluides circulant à l’intérieur de son corps.
Pour Hippocrate, la santé est en effet un état d’équilibre harmonieux des quatre humeurs (fluides) dont le corps est constitué : le sang, la lymphe, la bile noire et la bile jaune. Elles correspondent aux quatre éléments qui constituent l’univers dans la philosophie d’Aristote : l’air (le sang), l’eau (la lymphe), la terre (la bile noire) et le feu (la bile jaune). Chaque personne a un « tempérament » individuel, déterminé par le rapport de ces humeurs entre elles : certaines personnes sont sanguines, bilieuses, lymphatiques, ou mélancoliques (mélanos signifie « noir » en grec, et celui qui est mélancolique a trop de bile noire).
Hippocrate n’a jamais encouragé les interventions audacieuses et risquées sur les patients. Son grand principe était : « Primum non nocere », autrement dit « d’abord ne pas nuire ».
Pour élaborer ses traitements, Hippocrate expliquait que la nature, physis, possède en elle-même des forces de guérison. Le rôle principal du médecin est d’aider la nature à faire son travail, plutôt que de la diriger arbitrairement. Le premier des traitements devait toujours, selon lui, être la « diète », un terme qui chez lui signifie non seulement l’alimentation mais aussi l’ensemble du mode de vie. Hippocrate recommandait de manger une nourriture équilibrée et proportionnée, c’est-à-dire des aliments sans abus correspondant à ses besoins et à son tempérament individuel.
Au-delà de notions de force vitale ou d’humorisme (science des humeurs concernant les liquides de l’organisme), on doit à Hippocrate de célèbres aphorismes (« « Que ton aliment soit ton premier médicament », « C’est la nature qui guérit », etc.) ainsi qu’une règle d’or trop souvent oubliée de nos jours : « D’abord ne pas nuire » (Primum non nocere). Hippocrate insuffla dans la profession des médecins, peu prestigieuse à l’époque, une haute tenue morale. Il enseigna que le médecin devait être honnête et son comportement exemplaire. Dans son célèbre « Serment d’Hippocrate », le médecin doit jurer de « suivre lui-même la diète qu’il considère être bonne pour ses patients ».
“Médecin, soigne-toi toi-même ! La bonne leçon est celle qui émane de l’œuvre”
Ecologiste avant l’heure, Hippocrate a également écrit le « Traité des airs, des eaux et des lieux », observant que santé et environnement étaient indissociablement liés. Il avait donc inventé avant l’heure l’écologie intégrale…
Vers une conclusion
L’écologie intégrale n’est pas une simple théorie mais un projet à poursuivre. Nous sommes invités à lire l’ensemble des crises (écologique, sanitaire, sociale) que traverse notre humanité dans une perspective anthropologique et spirituelle. Les défis que nous avons à relever nous exhortent à entrevoir une nouvelle manière de connaître, de concevoir la « science » et le monde, à quitter notre posture de consommateur pour adopter une démarche de « « sobriété heureuse ». Se mettre en route sur le chemin de l’écologie intégrale, s’inscrire dans une démarche spirituelle, c’est opérer une révolution intérieure.
Notre monde ne pourra retrouver son équilibre, son harmonie que dans un réajustement du positionnement de l’homme dans le cosmos. L’écologie intégrale nous incite avant tout à cultiver l’humilité. A travers la conscience, la contemplation, nous sommes invités à mettre l’Amour au centre de nos vies et à chercher le juste et bon équilibre dans notre relation fondamentale à la « maison commune ». Il s’agit d’harmoniser son écologie intérieure et l’écologie extérieure : la manière dont je suis en relation avec moi-même a un impact sur mon rapport aux autres, et à la terre.
L’humain doit (re)devenir frère de toutes les créatures dans un acte d’hospitalité, les reconnaître en soi pour mieux les accueillir.